Thursday, October 18, 2007





CARLOS FUENTÈS, LE NOUVEAU ROMAN SUD-AMÉRICAIN

ET LA PLUS LIMPIDE RÉGION

Corpus étranger

LIT 1628-40

Bastien Leboeuf



Université du Québec à Montréal

Le 18 octobre 2007

CARLOS FUENTÈS, LE NOUVEAU ROMAN SUD-AMÉRICAIN

ET LA PLUS LIMPIDE RÉGION

La plus limpide région, de Carlos Fuentes, participe à ce que l’on appelle la littérature transaméricaine. À ce titre, il est composé de certains éléments caractéristiques qu’il met en place dans une critique radicale et constructive de ce qui constitue la nouvelle culture post-révolutionnaire. Sous la plume de Fuentes, donc, le Mexique est représenté, critiqué et amélioré. Voyons un peu comment.

Commençons d’abord par le situer. La plus limpide région appartient au corpus de la littérature trans-américaine, en ce qu’il appartient à la culture des amériques. Il appartient, plus précisément, à celle du Mexique. À ce titre, certains éléments le caractérisent. Par exemple, il est écrit après la révolution, à partir des données de la révolution. Ainsi, nous la voyons agir dans le roman.

Pour Fuentes, « la Révolution mexicaine, plus qu’un fait politique, a été, un fait humain, social et culturel de première importance. »[1] Dès lors, il s’agissait pour lui de donner à un événement historique toute sa portée universelle. Pour y arriver, il emploiera diverses stratégies caractéristiques du nouveau roman hispano-américain en particulier et de la postmodernité littéraire en général.

Pensons d’abord à la notion de polyphonie laquelle passe d’abord par la question du narrateur. Qui raconte l’histoire? Il est difficile de répondre à cette question puisque la narration nous égare. Aussi, somme nous portés à penser que la narration est supportée par plusieurs narrateurs. Nous en voyons un omniscient, externe et hétérodiégétique, qui se contente de raconter l’histoire des autres personnages; alors que ceux-ci peuvent, sur de longs passages, raconter leur propre expérience. Aussi, pensons à Rodrigo Pola qui, dans la dernière partie de la première séquence, raconte son histoire : « Tu sais que mon père a été fusillé sur l’ordre de Victoriano Huerta à la prison de Belé. C’était vers 1913, et je suis né quand il était prisonnier. » (p.163) [2]

Cette polyphonie cherche à appuyer l’aspect individuel de chaque personnage. De cette façon, non seulement sommes-nous surpris par la diversité des genres narratifs et par l’habileté de l’auteur; nous sommes aussi aux prises avec la plurivocité et la pluridiscursivité du texte. En effet, chaque personnage représente une identité propre. Chacune est associée à une classe sociale particulière et, de cette façon, l’ensemble des discours de la révolution cherche à être rendue. Pensons à l’alternance des personnages comme système organisateur du roman. Ainsi, dans la première séquence, chaque section est consacrée à un personnage différent. Les titres nous l’indiquent : « Gervasio Pola », « Les de Ovando », « Norma Larragoiti », etc.

Maintenant que nous sommes familiarisés avec l’univers du roman; intéressons-nous à sa conception spatio-temporelle dans ce qu’elle a de merveilleuse. En effet, son organisation tient du magique. Mexico, à l’instar de plusieurs autres villes de la littérature américaine (pensons au Manhattan de Dos Passos) est un axe du monde. Remarquons comment on l’utilise. Il s’agit du lieu de rencontre des personnages. Ils s’y rendent en quête de richesse, d’élévation, autant matérielle que spirituelle. Le cas de Roblès est particulièrement probant puisqu’il y pratique l’essentiel de son activité industrielle; alors que Cienfuegos, comme un pendant, y trouve les personnages qui le font vivre. En ce sens, Mexico devient « la plus limpide région » puisque les problèmes s’y résolvent.

À l’espace répond le temps. Comprenons par là que le temps du récit est double. D’abord, d’une part, il y a le temps linéaire de la modernité. On l’associe au progrès, tel que considéré par l’Europe est les positivistes. C’est ce que viennent illustrer des personnages tels que Roblès et Larragoiti. En ce sens, il agit comme une coupe horizontale, servant la surface des choses, sans aller en profondeur. D’autre part, il y a le temps cyclique, celui du mythe, qui agit comme une coupe verticale. C’est le temps des origines, celui qu’illustrent Teódula Moctezuma et Ixca Cienfuegos. Pensons à la scène où, descendant sous terre, ils vont prier pour leurs défunts (« Maceuilli », p.246 à 253).

Cette conception particulière de l’espace et du temps nous ramène à la révolution mexicaine. En effet, celle-ci est le principal thème du roman. Il en est le plus révélateur car non seulement structure-t-il les relations sociales, il structure aussi la forme même du roman. La littérature sud-américaine se construirait dont, explicitement, à partir des littératures étrangères. Pensons d’abord à la structure presque surréaliste du texte, aux décalages, à la l’italique et aux ruptures logiques qu’elles indiquent. Pensons aussi à l’intertextualité, parfois directe (à Rimbaud, à Aragon), parfois indirecte (par exemple, l’histoire de Rodrigo Pola rappelle celle de Lucien dans Illusions perdues de Balxac). Aussi, souvent voit-on apparaître la langue française dans le texte. Il s’agit là d’une mesure de distinction laquelle sert d’abord les personnages, ensuite l’auteur.

Les premiers pour marquer leur position sociale, le second pour marquer l’indétermination de la culture mexicaine. En effet, il apparaît que celle-ci, après la révolution, cherche à poursuivre son évolution par l’importation culturelle. Sorte de violence symbolique que vient recréer Fuentes puisqu’il s’en sert pour solutionner le problème du roman. En effet, comme nous l’avons vu avec la ville, la conception spatio-temporelle du texte invite le lecteur à retourner aux origines mythiques de son pays. Elle le pousse à réfléchir; un peu comme Ixca Cienfuegos pousse les autres personnages à réfléchir leur situation. Ce qu’il propose de faire prudemment, toutefois, en replaçant l’individu en communauté et en l’amenant à dialoguer. C’est ce que vient signifier la polyphonie.

Pour Fuentes, la littérature est engagée. Elle représente la réalité, en même temps qu’elle la problématise et qu’elle propose des solutions. Son roman le fait pour la culture mexicaine en montrant son passé, en l’inscrivant dans son présent et en l’apportant vers le futur; ne serait-ce que par la création d’un espace imaginaire, lequel est représenté, ici, par La plus limpide région. Finalement, c’est à une proposition politique qu’en vient Fuentes. Il propose de revenir aux origines du Mexique et de négliger certaines valeurs de la modernité dans la création d’un modèle original et nouveau; adapté à l’histoire particulière du pays et à la situation spécifique de ses habitants.

Bibliographie :

Carlos FUENTES, La plus limpide région. Éditions Gallimard, collection Folio, 1964. 540 p.

Claude DUMAS, Écrire le Mexique : « Entretien avec Carlos Fuentes » (1971).Éditions Ellipses, 1998, Paris. P.14-28.

Frédéric MORIN, Fuentes et son œuf baroque; mythes, langues et carnaval. Mémoire de maîtrise. UQAM, 1999, 103 p.



[1] Claude DUMAS, Écrire le Mexique : « Entretien avec Carlos Fuentes » (1971).Éditions Ellipses, 1998, Paris. P.15.

[2] Toutes les citations suivantes viennent du roman : Carlos FUENTES, La plus limpide région. Éditions Gallimard, collection Folio, 1964. 540 p.

Sunday, October 07, 2007

Sur Rabelais

Des études littéraires comme j'aimerais en faire; je trouverai bien comment :



«J'avoue pourtant que ce qui le frappe le plus dans Rabelais ne m'a jamais été très sensible. [...] J'avoue que les incongruités de Pantagruel ne me font pas plus rire que celles des gargouilles du XIVe siècle. J'ai tort, sans doute: mais il vaut mieux le dire. Je serai tout à fait franc: ce qui me fâche dans le curé de Meudon, c'est qu'il soit resté à ce point moine et homme d'église; ses plaisanteries sont trop innocentes; elles offensent la volupté et c'est leur plus grand tort.

Pour ce qui est de la morale, je le tiens quitte; ses livres sont d'un honnête homme et j'y retrouve [...] un grand souffle d'humanité, de bienveillance et de bonté. Oui, Rabelais était bon; il détestait naturellement «les hypocrites, les traîtres qui regardent par un pertuys, les cagots, escargots, matagots, hypocrites, caffars, empantouflés, papelards, chattemites, pattes pelues et autres telles sectes de gens qui se sont déguisés comme masques pour tromper le monde».

«Iceux, disait-il, fuyez, abhorrissez et haïssez autant, que je fais.»

Le fanatisme et la violence étaient en horreur à sa riante, libre et large nature. C'est par là encore qu'il fut excellent. Comme la sœur du roi, cette bonne Marguerite de Navarre, il ne passa jamais dans le parti des bourreaux, tout en se gardant de rester dans celui des martyrs. Il maintint ses opinions, jusqu'au feu exclusivement, estimant par avance, avec Montaigne, que mourir pour une idée, c'est mettre à bien haut prix des conjectures. Loin de l'en blâmer, je l'en louerai plutôt. Il faut laisser le martyre à ceux qui, ne sachant point douter, ont dans leur simplicité même l'excuse de leur entêtement. Il y a quelque impertinence à se faire brûler pour une opinion. Avec le Sérénus de M. Jules Lemaître, on est choqué que des hommes soient si sûrs de certaines choses quand on a soi-même tant cherché sans trouver, et quand finalement on s'en tient au doute. Les martyrs manquent d'ironie et c'est la un défaut impardonnable, car sans l'ironie le monde serait comme une forêt sans oiseaux; l'ironie c'est la gaieté de la réflexion et la joie de la sagesse. Que vous dirai-je encore? J'accuserai les martyrs de quelque fanatisme; je soupçonne entre eux et leurs bourreaux une certaine parenté naturelle et je me figure qu'ils deviennent volontiers bourreaux dès qu'ils sont les plus forts. J'ai tort, sans doute. Pourtant l'histoire me donne raison. Elle me montre Calvin entre les bûchers qu'on lui prépare et ceux qu'il allume; elle me montre Henry Estienne échappé à grand'peine aux bourreaux de la Sorbonne et leur dénonçant Rabelais comme digne de tous les supplices.

Et pourquoi Rabelais se serait-il livré «aux diables engipponnés»? Il n'avait point une foi dont il pût témoigner dans les flammes. Il n'était pas plus protestant que catholique, et s'il avait été brûlé à Genève ou à Paris ç'eût été par suite d'un fâcheux malentendu. Au fond [...] Rabelais n'était ni un théologien ni un philosophe, il ne se connaissait aucune des belles idées qu'on lui a trouvées depuis. Il avait le zèle sublime de la science, et pourvu qu'il étudiât à son aise la médecine, la botanique, la cosmographie, le grec et l'hébreu, il se tenait satisfait, louait Dieu et ne haïssait personne, hors les diables engipponnés. Cette ardeur de connaître enflammait alors les plus nobles esprits. Les trésors des lettres antiques exhumés de la poussière des cloîtres étaient remis au jour, illustrés par de savants éditeurs, multipliés sous les presses des imprimeurs de Venise, de Bâle et de Lyon. Rabelais publia pour sa part quelques manuscrits grecs. Comme ses contemporains, il admirait pêle-mêle tous les ouvrages des anciens. Sa tête était un grenier où s'empilaient Virgile, Lucien, Théophraste, Dioscoride, la haute et la basse antiquité. Mais surtout il était médecin, médecin errant et faiseur d'almanachs. Le Gargantua et le Pantagruel ne tinrent pas plus de place dans sa vie que le Don Quichotte dans celle de Cervantès, et le bon Rabelais fit son chef-d’œuvre sans le savoir, ce qui est généralement la manière dont on fait les chefs-d’œuvre. Il n'y faut qu'un beau génie, et la préméditation n'y est pas du tout nécessaire. Aujourd'hui qu'il y a une littérature et des mœurs littéraires, nous vivons pour écrire, quand nous n'écrivons pas pour vivre. Nous prenons beaucoup de peine, et pendant que nous nous efforçons de bien faire, la grâce nous échappe avec le naturel. Pourtant la plus grande chance qu'on ait de faire un chef-d’œuvre (et je confesse qu'elle est petite) c'est de ne s'y point préparer, d'être sans vanité littéraire et d'écrire pour les muses et pour soi. Rabelais fit candidement un des plus grands livres du monde.»

ANATOLE FRANCE, La vie littéraire, tome III, Calmann-Lévy, Paris, [n. d.].

Saturday, September 29, 2007

Dossier

sur Facebook; pour Émy qui prépare un travail là-dessus.

(Émy, qui est gentille, elle me laisse beaucoup de liberté.)


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Bibliographie


Fanny, ARDENTE. http://fannyardente.wordpress.com/2007/06/18/zefacescrap/, 18 juin 2007.

Catherine, VOYER-LÉGER. http://coeficiencenet.typepad.com/contrejour/2007/07/comme-quoi-le-m.html, 20 juillet 2007

La SOURIS. http://douceophelie.blogspot.com/2007/09/ple-mle-express.html, 20 septembre 2007.

SWAN, pr_. http://aspinelesslaugh.com/2007/06/18/fce-bok-dirrrrrty-word/ 18 juin 2007.

Dany, LECLAIR. http://kafkadan.blogspot.com/2007/07/pourriel.html 20 juillet 2007.

Matthieu SIMARD (que je n'ai pas lu). http://www.matthieusimard.com/procrastinator/2007/183/ 19 septembre 2007.

OldCola, PÉGASE. http://pegase.wordpress.com/2007/09/14/la-nouvelle-gomtrie-des-rencontres/ 14 septembre 2007.




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c'est CLAIR y'a moyen de monter des dossiers avec des blogueurs.

On peut cependant regretter que c'est plus facile chercher des sujets trendy, à nom fixe, que des, je sais pas, moi, des concepts transcendants; il faudrait une démarche inductive; note ça dans ton travail, Émy :-).


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Maintenant, je veux que tu m'expliques : pourquoi ces dates-là, précisément?

Monday, May 07, 2007

Sémiotique

POUR UNE ÉTUDE NARRATOLOGIQUE DE L’ARLÉSIENNE
D’ALPHONSE DAUDET

Sémiotique

Denis Lafrenière

LIT 5420

Bastien Leboeuf

LEBB29098707

Université du Québec à Montréal

Le 7 mai 2007

POUR UNE ÉTUDE NARRATOLOGIQUE DE L’ARLÉSIENNE
D’ALPHONSE DAUDET

L’étude narratologique pose plusieurs problèmes d’ordre épistémologiques. Comment, en effet, considérer qu’une telle étude puisse être développée sur plusieurs pages? Pour y arriver, nous poserons que le texte génère, de lui-même, le sens. La diégèse, dans ce cas, projettera sur l’interface du discours narratifs l’image formelle qu’est la narration. Il s’agira alors pour nous de relever les traces laissées par le narrateur dans le texte. Nous suivrons en cela la démarche proposée par Genette dans Nouveau discours du récit.

L’Arlésienne, d’Alphonse Daudet, servira à illustrer notre propos. Ce court texte, publié dans le recueil des Lettres de mon moulin, prend la forme d’une nouvelle. Nous y découvrons l’histoire d’un homme, Jan, dont l’amour devait le mener à sa perte. Au-delà de cela, un texte à la construction complexe dont la narration nous invite à voir une autre histoire, celle du narrateur, voyons comment.

Considérons d’abord que L’Arlésienne présente deux niveaux de récits. Il s’agit, d’une part, du récit homodiégétique d’un personnage-narrateur et, d’autre part, d’un récit hétérodiégétique racontant l’histoire du jeune homme ci-haut mentionnée. Le premier occupe les premiers paragraphes et s’efface rendu au sixième. Le second, quant à lui, les occupe jusqu’à la fin. Notons que le narrateur est toujours la même personne. Le passage d’un niveau à l’autre est marqué par une métalepse : « c’est là-haut, dans le foin, que j’appris toute cette navrante histoire… » (l.25). Le personnage-narrateur s’efface au profit d’un autre personnage.[1] Le récit est nivelé; on est en présence d’un métarécit, un récit en enchassant un autre.

Cela n’est pas sans créer certaines particularités au niveau de la voix. La voix, selon Genette, se défini par le temps de la narration, les niveaux narratifs et la personne du narrateur. Nous avons déjà traité du niveau narratif pour bien indiquer la situation du narrateur dans les récits. Nous nous intéresserons maintenant à la question de la personne. Le narrateur, on l’aura deviné, est d’abord intra et homodiégétique. Il raconte une expérience personnelle à savoir les évènements qui le conduisent à « [avoir] froid » (7) devant « un mas bâti près de la route » (1). Cela est d’ailleurs clairement formulé sous forme de questions : « Pourquoi cette maison m’avait-elle frappé? Pourquoi ce portail fermé me serrait-il le cœur? » (6) Pour leur répondre, nous avons un autre récit, le récit enchassé. Le narrateur donne alors l’illusion de passer du stade d’autodiégétique à celui d’hétéro et d’extra diégétique. Il ne raconte plus sa propre histoire, il raconte celle d’un autre : « Il s’appelait Jan. C’était un admirable paysan de vingt ans, sage comme une fille solide et le visage ouvert. » (26) Ici la description sert à introduire le nouveau récit. Le narrateur s’efface au profit d’un autre personnage mais il reste présent.

Chacun des récits situent le narrateur ultérieurement à l’action. Dans un premier temps, c’est une journée plus tard : « Hier, sur le coup de midi, je revenais du village » (11). Si l’adverbe « hier » appuie sur la contemporanéité, l’imparfait du verbe « revenir » renvoi à un passé révolu. Aussi, certaines marques nous invitent à croire en un passé récent : « Le père porte encore les habits du mort » (22) (je souligne). Le personnage-narrateur est influencé par des évènements qui le précèdent. Aussi, il peut les raconter et s’en distancier. On en arrive à la deuxième histoire qui elle tient d’un passé plus lointain. Les personnages y évoluent dans un temps indéterminé. Par exemple, ce passage nous montre que le narrateur n’appartient pas à cette « époque » : « [Maître estève et son fils] restèrent longtemps dehors ; quand ils revinrent, la mère les attendait encore. » (47) L’usage du passé simple éloigne le narrateur de son récit; il renvoi à un temps fictionnel. On en vient à la conclusion que la narration reste toujours ultérieure aux évènements qu’elle raconte et qu’en cela elle se rapproche de la situation du lecteur.

On en vient à la conclusion que le narrateur de L’Arlésienne appartient à un récit qui n’est pas le sien. Il est, d’abord et avant tout, hétéro et extra diégétique car le métarécit est nécessaire à son existence. Les évènements ne le concernent donc pas directement. Il en est plutôt la résultante. De là sa situation temporelle : le récit le précède. En ce sens, la narration est l’aboutissement d’un processus diégétique depuis longtemps lancé. Il aboutit en créant une voix qui l’organise par le discours narratif.

Passons maintenant à la question du mode. C’est ce que Genette appelle la « régulation de l’information narrative ». Il y voit deux caractéristiques : d’abord la distance, ensuite la perspective. En les développant dans L’Arlésienne, nous verrons que leurs variations flouent l’information. De cette façon, ils s’écartent de la mimesis pour créer un récit d’apparence surtout fictionnelle.

Entendons « distance » la distance qui sépare la diégèse de la narration. On considère que la distance entre le narrateur et l’information est grande car le texte est essentiellement un récit d’événement. Un exemple tel que celui-ci l’illustre bien : « Un homme se présente à la porte, et, d’une voix qui tremble, demande à parler à maître Estève, à lui seul » (36). Le narrateur raconte des actions et, en ce sens, la narration leur est extérieur. Elle n’est pas mimesis. Elle est « illusion de mimesis ». Certains passages, au contraire, s’en rapprochent. Ce sont ceux du type « récit de paroles ». Par exemple, le discours au style direct où le texte semble donner la parole au personnage : « Il disait : - je mourrai si on ne me la donne pas » (32); celui à l’indirect libre : « ah! Misérables cœurs que nous sommes! » (88) qui confond discours de personnage et discours de narrateur; l’indirect qui ne fait que rapporter : « Cadet a raconté depuis que toute la nuit il avait sangloté… » (74, je souligne) et, finalement, le discours narrativisé : « Un homme se présente à la porte, et, d’une voix qui tremble, demande à parler à maître Estève » (36) qui fait de la parole un événement. Notons aussi la brève apparition du monologue intérieur au deuxième paragraphe : « Pourquoi ce portail fermé me serrait-il le cœur? Je n’aurais pas pu le dire, et pourtant ce logis me faisait froid » (6). On constate que l’information et le narrateur connaissent différentes distances. Aussi, on en vient à la conclusion que cela sert l’illusion de mimesis du récit.

Pour Genette, la distance se complète de la perspective. Il s’agit maintenant de nous intéresser au point de vue qui oriente l’information narrative. Celui-ci est tributaire, dans un premier temps, de la vocalisation. Le narrateur, d’abord autodiégétique, nous raconte des évènements qu’il connaît; le point de vue égale le personnage. De là vient l’utilisation de la première personne : « et, pour éviter le soleil, je longeais les murs de la ferme » (11) (je souligne). À cette focalisation interne vient correspondre, dans une seconde partie, la focalisation externe. Le narrateur n’y connaît essentiellement que ce que lui raconte le charretier. La troisième personne y est d’usage : « Le père rentre impassible. Il reprend sa place à table et le repas s’achève gaiement… » (46). On remarque d’ailleurs que le narrateur narrativise l’histoire du charretier. Certains éléments de son discours, par exemple les paroles du « style direct », relèvent d’une omniscience qui se distingue de la narration externe traditionnelle. On en vient à considérer comme des « paralepses » des informations comme celle-ci : « Il s’était dit, le pauvre enfant : ‘Je l’aime trop… Je m’en vais…’ » (87) Le narrateur connaît les pensées d’un autre personnage du récit. Aussi, si L’Arlésienne a d’abord une focalisation interne, elle devient, dans le métarécit, externe et omnisciente.

On en vient à la conclusion que le mode floue l’information narrative. D’abord, par les jeux sur la distance. Ensuite, sur les jeux de perspectives. Aussi, la fiction n’est-elle toujours qu’une illusion de mimesis et la diegesis une fictionnalisation. Le narrateur fait d’une histoire qui lui est racontée (celle du charretier) une histoire fictionnelle (qui nous est racontée). Il devient créateur. Il comble les lacunes de son discours et il en arrive à cette conclusion : « Ah! Misérables cœurs que nous sommes! C’est un peu fort pourtant que le mépris ne puisse pas tuer l’amour!… » (87) Ici, narrateur et personnage se confondent dans une paralepse qui tient du discours indirect libre. L’objectivité du second récit, donc, est teintée de la subjectivité du premier. Le mode régule l’information en fonction de cette problématique narrative.

Nous en arrivons à la question du temps. Chez Genette, il s’agit là de la troisième instance narrative. Elle se définit par l’ordre des évènements, leur durée et leur fréquence. Il s’agira donc d’observer les liens qui s’établissent du côté « chronotopique » des informations. Narration, diégèse et discours narratifs y forment des constructions aussi particulières que pour le mode et la voix.

Considérons d’abord que L’Arlésienne traite essentiellement de la mort de Jan. Les évènements se produisent selon un ordre logique et, de cette manière, il s’établit une sorte de chronologie. D’abord l’amour de Jan, ensuite son suicide, finalement leur effet ultérieur : la maison trouble le narrateur et celui-ci décide de raconter cette histoire. Considérant maintenant que la narration est ultérieure au récit, le conteur peut anticiper des évènements. Aussi a-t-on ici une prolepse : « Il fallut en passer par là » (33). Le narrateur annonce le mariage avant qu’il n’arrive. On constate qu’il se sert de la fréquence pour créer des effets. Par exemple, on a l’impression que L’Arlésienne débute en suspendant son vol : « Pour aller au village, en descendant de mon moulin, on passe devant un mas » (1). L’usage de l’itératif place la diégèse dans un non-temps qui précède la narration. Le singulatif viendra, par la suite, compenser : « Hier, sur le coup de midi, je revenais du village » (11). Le récit devient linéaire et les actions peuvent s’enchaîner. Aussi, les effets de rythme se font nécessaires. D’abord le sommaire qui les englobe tous pour les résumer. Viennent ensuite les ellipses, pour abréger le conte (exemple : « Donc, un dimanche soir » (34)) , les pauses, pour l’arrêter (« C’était un admirable paysan de vingt ans, sage comme une fille… » (26)) , et les scènes, pour le rendre semblable au réel. Ce dernier type nous semble particulièrement évocateur car il dynamise le récit : « [Jan] monte au grenier; elle monte derrière lui : - mon fils, au nom du ciel! Il ferme la porte et tire le verrou » (81). La vitesse de la narration combinée à l’usage du discours direct (donc à « l’absence » de narrateur) donne l’impression que le temps de lecture égale le temps de récit.

On en vient à la conclusion que la narration sert les buts esthétiques d’un texte. Le temps, pour poursuivre avec cet aspect, sert à le rendre dynamique. La narration prend la forme d’un sommaire dont les fluctuations cherchent à faire gagner du temps. La vitesse, quant à elle, s’accélère vers la fin (sous forme de scène) de manière à accentuer la chute. Les effets de rythme, de leur côté, servent à créer des impressions du côté du lecteur.

Pour ce qui est du mode, on constate que L’Arlésienne se sert de la distance pour « dire plus ou moins » ce qu’elle veut dire. Le narrateur laisse ainsi plus de place à la créativité personnelle en même temps qu’il confond sa propre subjectivité avec celle des personnages. La focalisation, quant à elle, et surtout lorsqu’elle se fait prolepse, nous montre bien que le narrateur (ou plutôt l’auteur) cherche à rendre la « réalité » transcendante. La diégèse devient mimesis puis catharsis.

Finalement, notons que la voix nous renseigne sur les raisons qui sous-tendent cette histoire. Le but fictionnel y est clairement annoncé : le personnage cherche à répondre à ses questions (« Pourquoi cette maison m’avait-elle frappé? Pourquoi ce portail fermé me serrait-il le cœur? » (6)). La subjectivité affichée d’un narrateur autodiégétique se complète de l’objectivité factice d’un récit à la troisième personne.

On en vient à croire que l’information narrative est tributaire des choix de l’auteur. C’est par lui que passe la diégèse et c’est aussi lui qui organise le discours narratif. Le narrateur, en ce sens, est un double de l’écrivain. On en vient alors à penser qu’étudier la narration revient à étudier l’auteur dans son rapport au lecteur.

L’Arlésienne serait en ce sens une façon, pour Alphonse Daudet, de rendre compte d’une situation troublante. Il transformerait l’histoire du « vrai ménager de Provence » (2) en information et, de cette façon, il en ferait une « lettre de son moulin ». De là sa place dans le recueil : une thématique doublée d’une efficacité esthétique particulière que vient révéler l’étude narratologique du récit.



[1] Notons qu’il s’agit là d’une transformation dans la focalisation dont nous traiterons plus loin lorsque nous parlerons du mode.

Tuesday, April 03, 2007

Q. Starobinski

Pourquoi fallait que je jacke précisément devant Starobinski, celui qui :


La réflexion sur le sens de la littérature rejoint bien souvent, chez Starobinski, une vision métaphysique sur l'être et le monde. Il élève ainsi le discours critique au rang de genre littéraire à part entière. Voir Critique littéraire.





Là où Kafkadan pourrait dire que ce n'est que du hasard, moi je dirai que c'est une question de complicité d'esprit exceptionnel; justement drôle lorsque tu te dis que c'est précisément un peu le speatch que je faisais à Lilipuceau tantôt.

Mais, il est vrai, je viens d'un école de c...

attends, c'est faux; même dans n'importe quelle école de critique... je doute que... nooonnnn... Kafkadan n'aurait pas pu avoir été formé à l'école de Starobinski; ni aucun autre de mes profs de Cégep. Le bashing c'est de moi, typiquement du Basduck; j'ai été happé par la puissance évocatrice de l'introduction aux Maximes de La Rochefoucauld par Staro. c'est tout, c'est pas plus compliqué que ça; un Dieu parmi les hommes !

Thursday, March 15, 2007

LE TRAVAIL À BERTRAND GERVAIS

Moi je le laisserais comme ça mais apparamment c'est peut-être pas au goût de tout le monde.





LA MÉTAPHORE DE LA LECTURE
UNE LECTURE LITTÉRAIRE DE « L’ORDRE DES INSECTES » DE WILLIAM GASS

Notre lecture de William Gass pose comme métaphore fondatrice que le texte littéraire se laisse saisir comme les blattes du texte. Cette théorie, exploitée aussi par Bertrand Gervais dans Rencontre du troisième genre[1], propose une mise en abîme de l’acte de lecture dans l’acte de critique. Pratique postmoderne pour certains; elle a l’avantage d’exposer les rouages du texte. Aussi, en l’approfondissant nous espérons mieux rendre le texte de Gass que les critiques habituelles (le texte s’inscrivant, de l’aveu même de l’auteur, dans la métafiction) et rendre le lecteur conscient des processus de lecture qu’il met à l’œuvre dans la lecture de ce texte. Au final, nous devrions être plus en mesure de comprendre les tenants et les aboutissants de « L’Ordre des insectes ».

Pour y arriver, nous explorerons le texte à travers trois aspects. D’abord celui des blattes, de ces objets dans ce qu’ils ont de particulier qui les rend littéraires, ensuite celui de la narratrice qui devrait, nous le supposons, agir comme une lectrice habituelle. Finalement, nous les mettrons en relation de manière à bien exposer comment se développe l’acte de lecture dans le texte de William Gass.

Notons que cette critique ne revendique en aucun cas la prétention scientifique des critiques structuralistes et que nous préférons, au contraire, une lecture littéraire personnelle donc lacunaire.

Penchons-nous donc d’abord sur la question des blattes. En effet, celles-ci apparaissent comme le centre du texte. Il convient donc de leur donner le principal de notre attention. Elles apparaissent, dès la première phrase, comme de « gros insectes noirs », « répugnants » (toujours dans la même page, quelques lignes plus loin) mais en même temps gracieux (quelques pages plus loin). Le portrait, donc, évolue. Il n’est pas stable; il se fonde sur une figure lacunaire, laquelle appelle les connaissances encyclopédiques du lecteur (concernant la blatta americanis probablement), qu’il transforme au grée des fluctuation du texte. La figure, donc, se défigure et se refigure tout dépendamment de la configuration que veut lui donner la narratrice. Elle est tantôt « hideuse », tantôt « délicate » (CIT CIT), mais toujours « comme teintée de cette corruption » (CIT) et, surtout, toujours « sublime ».

Elle n’apparaît figure que dans la mesure où la narratrice l’investi de sa subjectivité. En effet, elle pourrait très bien ne pas lui porter attention. La blatte pourrait n’être qu’un objet de décors, représentant la malpropreté des lieux « comme c’était le cas dans notre ancienne maison » (CIT). La jeune femme, cependant, semble y voir quelque chose de plus profond; quelque chose comme un ordre. Il s’agit là d’une illustration de l’effet auratique de la figure. En effet, elle les considère comme quelque chose de désirable; comme quelque chose dont on a envie. Elle « se réveille la nuit en y pensant » (CIT). Elles sont investies d’un mystère et d’une énigme et c’est en cela que le texte sera pertinent : en tentant de résoudre cette énigme.

La blatte, donc, aurait quelque chose de sublime. Posons que cette caractéristique vient d’abord de leur présence. En effet, elle a quelque chose de mystérieux. La narratrice ne sait pas exactement d’où elles viennent; « la maison était propre » (CIT). Elle suppose bien que « c’est la chatte qui les tue » (CIT) mais elle n’en est pas sûre; elle ne semble pas l’avoir vérifié. Au final, la narratrice écarte vite l’idée de démystifier leur présence. Après avoir défini le cadre de l’action dans le premier paragraphe, elle enchaîne en discutant de la beauté des blattes et éloigne, de ce fait, l’attention du lecteur de l’étrangeté de la présence de ces insectes en cette demeure. Elle ne lui donne que les informations nécessaires à la compréhension de cette situation. Elle porte ensuite son regard sur ce qui l’intéresse vraiment, visiblement, les blattes « dont les pattes sont si délicatement repliées sur elles-mêmes » (CIT).

Si le mystère ne vient pas de leur présence, donc, il doit bien venir de quelque part mais d’où? Nous en venons à la conclusion que le mystère réside à l’intérieur même des blattes. En effet, tout semble nous y mener : l’intérêt porté presque uniquement vers leur corps, les investigations de la narratrice à leur sujet, son obsession pour leur signification symbolique, etc. Après réflexions, et le texte de Bertrand Gervais ci-haut mentionné nous y a aidé (RÉF), nous remarquons le nécessaire affrontement de deux cultures à l’intérieur du texte. En effet, il y a, d’une part, la culture américaine représentée (qui agit comme le cadre à l’intérieur duquel l’action se produit) et, d’autre part, la culture égyptienne (qui agit comme le visiteur qui vient briser l’ordre).

La première est facilement repérable par le lecteur. En effet, il s’agit d’abord de savoir que le texte est écrit par un américain, dans un contexte de littérature américaine, avec des représentations américaines. Celles-ci, si elles ne sont pas reconnues a priori par le lecteur, seront vite devinées. L’écriture minimaliste, le personnage traditionnel (la jeune femme de bonne famille), les lieux habituels (le salon, la chambre à coucher), etc. Assumons que le bagage encyclopédique du lecteur lui permet, a priori, de reconnaître cet environnement.

La seconde, la culture égyptienne, est plus difficilement repérable. Toutefois, remarquons que, pour le lecteur attentif, elle l’est facilement. Remarquons aussi que la culture américaine a popularisé, au cour des dernières années, les mêmes éléments que nous soulignerons. Assumons donc que le lecteur a le bagage encyclopédique nécessaire au repérage de cette seconde culture. Les représentations dont nous parlons et qui nous importe ici sont d’abord celle des « cafards ». Connus dans la mythologie égyptienne pour leur liaison à la mort; ils seront associés, par la narratrice, aux momies (p.X). Cela dit, remarquons cet autre symbole, contradictoire (?) cette fois : la chatte. Le chat, symbole de résurrection, connu pour ses sept prétendues vies, tuera les blattes. Ainsi est représentée, sous la forme de ces deux symboles importants, la mythologie égyptienne. Notons que d’autres éléments seraient à surligner; les thèmes étant souvent, nous le savons tous, la manifestation d’un mouvement plus profond.

Au final, donc, la blatte se veut le lieu d’affrontement de deux cultures. Il y a, d’une part, la culture américaine; qui sert, nous l’avons dit, de cadre à l’action; et, d’autre part, la culture égyptienne qui la visite (dans son salon). Cette dernière servira d’incarnation aux deux forces antagonistes de la nouvelle. En effet, une part de l’américanité sera représentée par les symboles ci-haut nommés, c’est-à-dire, le cafard et la chatte. Le bagage encyclopédique du lecteur lui permettra de comprendre que ce premier est associé à la saleté. La narratrice prendra d’ailleurs la peine de le lui rappeler : « CIT ». La seconde, quant à elle, crée un effet moins saisissant. Il (le symbole) est plutôt associé au confort et à l’élégance. Au final, le mouvement contradictoire de ces deux être s’incarnera en ceci : « souvent notre chatte vomissait la nuit » (CIT). En effet, passé l’effet comique de l’image, la narratrice nous propose que la culture américaine avalerait, littéralement, les cultures étrangères. Ainsi, la culture égyptienne représenterait une altérité à régler.

Cet aspect est important. Il semble résider, dans la présence de ces cultures antagonistes, la contradiction nécessaire à toute forme de mythe. Il résiderait, en ce mythe, le mystère de la figure. Ainsi, en exposant le mouvement de cet affrontement, nous espérons exposer, du même coup, les éléments nécessaires à la compréhension de l’énigme que le cafard pose. Nous espérons, de cette façon, être capable de saisir les éléments qui créent le musement de la narratrice. Une fois cela fait, nous devrions aussi être capables de comprendre les enjeux anthropologiques du texte car, s’il représente un mythe, il est nécessairement anthropologique. Il sera alors plus aisé de comprendre les enseignements qu’il propose et de saisir toute la portée de l’insecte sur la lectrice qu’est la narratrice.

Le cafard, donc, serait sublime. Il serait le lieu de rencontre entre les cultures américaine et égyptienne. De la première, il reprendrait le goût pour la modernité et les valeurs qui lui sont rattachées. Le progrès, la propreté, la sanité; tout cela lui serait rattaché en ce qu’il représente leur contre-exemple : « comme corrompu dans son essence » (CIT). De l’Égypte, cependant, il reprend les notions de corps, d’immortalité et de beauté : « la grâce d’un ordre » (CIT). L’ordre, donc, dont on parle, résiderait ici dans les questions liées à la vie et à la mort. Plus précisément peut-être, aux questions liées à la propreté. En effet, s’il représente, dans la culture américaine, la décadence; l’Égypte ne lui donne pas du tout cette connotation négative. Elle préfère, justement, le connoté positivement en le rattachant au passage à l’au-delà. Les cultures s’affrontant sur la question du rapport du cafard à la mort; l’une pose qu’il est dangereux, l’autre qu’il est bénéfique. Il est, au final, l’incarnation de ce que pose être la narratrice : un « ordre » (CIT). Son musement serait donc contemplation devant la grâce de cet ordre. Elle y verrait l’infini, le reflet de sa condition.

Transportons nous maintenant du côté de la narratrice. Nous avons posé, comme métaphore fondatrice à notre lecture, que « L’Ordre des insectes » représentait l’acte de lecture. En ce sens, la blatte serait une figure. Nous l’avons exposé plus haut, elle semble apparaître, pour la première fois, sous la forme d’un insecte. Celui-ci, catégorisé dans l’ordre des cafards se particularise au fil de la lecture. La figure se défigure et se refigure; des détails apparaissent et la figure est investie d’un sens. Peu à peu elle semble devenir de plus en plus substantielle, la trace se fait plus précise en même temps que la figure-objet de pensée se fait de plus en plus investir par la subjectivité de la narratrice. Au final, c’est dans la figure-savoir que réside le mystère du cafard car, en effet, celui-ci semble difficile à saisir; et par la narratrice, et par le lecteur. Seule une lecture littéraire semble être capable d’en révéler la teneur et, si notre investigation a déjà été faite, celle de la narratrice reste à voir.

Elle est d’abord mise en contact avec la bête. Cette première rencontre se fait dans son salon quelques jours après qu’elle ait emménagé dans sa nouvelle maison « on a commencé à découvrir les cadavres » (CIT). À cette [première rencontre] correspond le début de la manipulation de l’objet. Celui-ci se fait image; celui-ci se fait texte. Pour reprendre Gilles Therrien dans (RÉF) : « l’image propose une sémiotique de la lecture » (CIT). Il faut donc supposer que la narratrice peut agir avec la blatte comme elle agirait avec le texte (de là notre métaphore fondatrice). Elle manipulerait donc l’objet, comme le montre ses multiples descriptions du corps de la blatte : « j’étais fascinée par ses détails » (CIT + RÉF). Elle explore ses parties visibles lesquelles se révèlent rapidement limitées. À la recherche de signes, donc, incapable d’une lecture en progression, elle optera pour la lecture en compréhension. C’est-à-dire qu’elle s’éloignera de l’objet pour explorer ce que d’autres en disent. Elle trouvera des correspondances entre son animal et « cette étrange blatte » d’un dictionnaire, la « blatta orientalis » (CIT + RÉF); observera certains rapports entre son insecte et celui des égyptiens (les mêmes que nous avons vus plus haut), etc. Au final, elle approfondira ses dictionnaires encyclopédiques dans le but de développer ses compétences de lectrice. La collection, quant à elle, servira à accumuler des expériences de « lecture ».

Notre lectrice, tout aussi assidue soit-elle dans ses recherches (« EXEMPLE » (CIT)), n’est cependant pas capable de comprendre le texte. Elle se heurte à la profonde altérité que représente les blattes. Celles-ci n’appartiennent en effet pas à la même réalité que la narratrice; entendons par là qu’elles ne sont pas dans cet « autre monde » (CIT) dont elle parle mais plutôt qu’elles sont dans un monde différent; qu’elles appartiennent à un autre ordre. Pour être plus clair, disons seulement qu’elles semblent communiquer selon un langage différent. En effet, la narratrice n’arrive pas à communiquer avec la blatte. Cette idée, tout aussi superflue semble-t-elle à exposer nous semble cependant révélatrice d’une problématique profonde de la nouvelle : celle de la profonde incommunicabilité des acteurs du récit. Non seulement la blatte est-elle morte, la narratrice cherche à l’interpréter. La jeune femme cherche à donner un sens à ce qui n’est au fond qu’un objet du monde. En ce sens, il n’est pas plus révélateur qu’un autre. Cependant, sa profonde altérité semble exercer une fascination sur la narratrice. L’aura de la blatte l’amène à se heurter aux limites de sa compréhension et la pousse à devoir surpasser ses habitudes de « lectrice » dans le but d’interpréter le « texte » devant lequel elle est placée. Ses « recherches » (CIT) vont en ce sens.

L’interprétation dont nous parlons semble se manifester dans le texte par l’écriture du texte. En effet, en cela la protagoniste semble devoir ordonner ses pensées. L’information qu’elle détient et qu’elle trouve se voit mise en forme par la narration d’un récit. La nouvelle, en ce sens, est la mise en représentation d’un acte d’interprétation. Seulement celui-ci se voit traduit sous la forme d’une fiction plutôt que d’un essai. En cela il semble plus intéressant car il traduit une expérience réelle et vivante du texte en opposition à une expérience qui se voudrait artificielle, produite, par exemple, dans le cadre d’un cours… Mais nous nous éloignons de notre propos. Le texte n’est qu’une fiction et la narratrice n’existe pas. Elle n’est que la représentation d’une attitude possible face à l’altérité. Son récit est la mise en représentation d’une idée générale mise en forme par William Gass selon un ordre inconnu. Seulement, nous tenions à faire remarquer à notre lecteur que l’attitude de la narratrice était semblable à celle de l’auteur sans être tout à fait la même. Elle est le produit d’un musement et ce n’est qu’en ce sens qu’on peut la saisir.

L’évolution de l’état de la narratrice suit, et de près, l’état de son interprétation du métarécit qu’est la blatte. En effet, plus le contact se prolonge, plus la jeune femme semble absorbée par sa contemplation du « texte ». Au départ elle ne le présente que comme une curiosité naturelle (« blablabla ») de laquelle elle se dit « un peu dégoûtée » (CIT). Puis, elle se l’approprie peu à peu. Au deuxième paragraphe elle parle de ces pattes « délicatement recourbée » (CIT) et elle se montre charmée, puis fascinée (« j’ai le sentiment que si… » (CIT)), etc. Après s’être questionnée, s’être faite absorbée et après avoir été transformée; elle semble être plongée dans un état catatonique final qui fera dire à certains « L’Or… fini là où Kafka commence » (CIT). À travers ces transformations, on découvre une narratrice tantôt lucide (quand elle décrit les insectes, exemple : « EX »), tantôt réflexive (quand elle réfléchis à leur organisation), tantôt rêveuse (quand elle [pense à l’égypte] (CIT?)). Elle agit comme une lectrice qui voudrait organiser son musement. Elle se perd dans la contemplation des figures « CIT »; voulant rendre ses pensées intelligibles elle devient interprète, elle produit l’acte d’écrire qui compose le récit que nous lisons et elle devient scribe.

Pour y arriver, elle fera les démarches dont nous avons parlé plus tôt. C’est-à-dire que, dans un premier temps, elle approfondira ses connaissances de « l’œuvre » en manipulant l’objet. C’est-à-dire qu’elle observera le corps des blattes (ce dont nous rend compte ses observations), s’intéressant, ce faisant, à plusieurs aspects de leur corps. Elle parlera non seulement de leur morphologie générale mais aussi de traits particuliers ce qui contribue à renforcer l’image que se fait le lecteur de l’insecte. Pensons seulement à la description des blattes-nymphes et des blattes-(X) (RÉF) qui propose deux configurations différentes d’un même objet. Ce dernier se verra décrit sous une forme et sous l’autre. C’est dans le même ordre d’idées que la jeune femme ira voir du côté des manuels scientifiques ce qui particularise cette blatte. Elle mentionne notamment ce « petit dictionnaire français » (CIT) lequel propose une description bien peu précise de l’animal : (CIT). La narratrice ne s’en contentera pas et nous SUPPOSONS QU’ELLE APPROFONDIRA SES RECHERCHES disant : « CIT » « CIT ». La mise en forme de son récit, comme nous l’avons dit plus tôt, servira lui aussi à approfondir sa connaissance de l’insecte. En effet, c’est de cette façon qu’elle activera son savoir. Ce n’est qu’à partir de ce point que l’objet-blatte peut devenir un symbole. La profonde altérité qu’elle y découvre, cependant, n’arrivera pas à l’interpréter efficacement, bien au contraire. Son quotidien comme texte premier à interpréter par ce texte second qu’est l’insecte demandera l’aide d’un troisième texte; lequel n’arrive visiblement pas à être efficace : « je n’arrivais pas à comprendre ». En ce sens, la lectrice se heurte aux contraintes du texte et elle est incapable de l’interpréter.

Toutefois, elle est incapable d’arrêter sa lecture non plus. En effet, les blattes reviennent chaque soir; chaque soir elle en retrouve mortes sur le tapis de son salon. Elle est placée constamment en présence du texte. Aussi, les insectes sont-ils toujours là pour témoigner de leur altérité. Ils représentent une différence par rapport à laquelle elle devrait être en mesure de comprendre son quotidien. En ce sens, elles semblent proposer une illumination sur le sens de l’existence. (Nous supposons que cette question implique les notions de vie, de mort et d’ordre.) Les insectes placent en effet en opposition la familiarité de son américanité et l’exotisme de la culture égyptienne. C’est certainement là la raison pour laquelle elle dira : « CIT ». Son sens réside dans l’ordre du monde qu’elle questionne. C’est ce qu’elle fait en plaçant la narratrice face à sa condition : « je ne suis qu’une femme qui s’inquiète pour son foyer » (CIT). Questionnement sans réponse, donc, le musement de la narratrice la plonge dans un état catatonique. Elle devient elle-même texte. En ce sens, la blatte est l’objet auratique par excellence : il fascine et il est insaisissable.

On en vient donc à la conclusion que, si la blatte représente l’objet littéraire, la narratrice représente la lectrice. Celle-ci serait d’abord mise en contact avec l’insecte via l’interface de son salon; elle manipulerait peu à peu l’objet et se familiariserait avec les modalités qu’il impose. Toutefois, elle réalise que celles-ci sont trop contraignante. Aussi, elle se heurte aux limites de sa compréhension. Elle commencera donc à faire des recherches approfondissant, de ce fait, son rapport au corps de l’objet et ses connaissances reliées à l’étymologie. Elle interrompra donc son musement pour développer ses capacités d’interprétante pour finalement les ordonner en devenant scribe. Le récit se veut alors la mise en fiction d’une lecture littéraire; laquelle ne peut s’interrompre vu l’absolue complexité de son objet.

« L’Ordre des insectes » en ce sens, devient la représentation d’une lecture littéraire. Le contexte est donné dès le début par cette première phrase : « CIT ». Nous sommes en pleine américanité; dans un contexte d’extensivité culturelle. À celle-ci s’imposera la nécessité d’une lecture intensive car la première phrase ne peut être saisie par la logique du commun : « mes pieds » (CIT) est une « syncope cognitive » (Bertrand Gervais); le lecteur est incapable d’organiser les éléments contenus dans ce syntagme selon un ordre logique. Il devra alors soit arrêter sa lecture, soit feindre d’avoir compris et la continuer, soit chercher à en relever le sens. S’il opte pour cette seconde option et qu’il continue sa lecture, victime d’une illusion cognitive, il découvrira, après une lecture littéraire comme la nôtre, qu’il s’agit ici d’une mise en abîme des problèmes qui affectent généralement le texte. En effet, « L’Ordre des insectes » est ce pied avalé par les chaussures (CIT) en ce sens où la lectrice et le lecteur sont eux-mêmes absorbés dans une entité irréelle qu’est le texte. Il illustre donc, dès la première ligne, les modalités de sa compréhension. C’est-à-dire qu’il pose que le lecteur doit, pour comprendre, chercher un sens au-dessus des mots (ou « au-dessus de la carapace » (CIT) pour reprendre la narratrice).

Ce sens, nous le trouvons dans la représentation de la lecture. En effet, il semble qu’il s’agit là du sujet principal du texte. Comme nous nous sommes attardés à le montrer tout au long de ce travail, la relation entre la blatte et la narratrice correspond à la relation qui unit le lecteur et le texte. Il pose que la manipulation d’un objet littéraire peut créer le musement et que, pour le rendre vivant, il doit être interprété. Aussi, il pose (et il s’agit là de considérations autrement plus métaphysiques) que le rapport au monde est sans fin. C’est-à-dire que « l’ordre » des insectes que nous sommes ne peut être saisi dans son intégralité. Aussi, de s’y confronter comme le fait la narratrice ne peut que nous plonger dans des rêveries insensées. De cette façon, il pose que le texte peut transformer la réalité Que ce soit en transmettant des connaissances, comme c’est le cas, par exemple, dans la formation d’une lecture littéraire; ou que ce soit en plongeant son lecteur dans un musement (comme c’est le cas avec la narratrice).

« L’Ordre des insectes » est donc mise en abîme. Mise en abîme du texte dans le texte; de la lecture dans la lecture. Une lecture littéraire telle que celle que nous sommes en train de faire montre qu’il faut redéfinir ses habitudes de lecture pour le comprendre. Le texte, avec la métaphore fondatrice que nous lui donnons, ne se comprend qu’en ce qu’il est métafiction. La blatte est une figure du texte et la narratrice une figure de la lectrice. Les deux sont mis en relation dans une action révélatrice des stratégies de lecture mises en œuvre par le lecteur au moment même où il prend conscience des mots qu’il lit. Il expose le danger de toute lecture soit de se perdre dans les mots du texte et de ne plus être capable de les saisir. En ce sens, la blatte est particulièrement évocatrice. Elle est dégoûtante, elle n’attire pas, a priori, la sympathie du lecteur. Elle montre les dangers qu’elle représente. La narratrice, au contraire, représente un lecteur modèle, c’est-à-dire un lecteur que tout le monde pourrait être. Elle semble dénuée de tout caractère particulier; incapable d’affirmer sa personnalité face à l’insecte; elle est « vide de tout sens » (CIT). Ses talents de lectrices sont à faire et, ce faisant, elle attire notre attention sur les nôtres. En effet, sommes-nous capables de comprendre le texte? Ou encore, dans un processus d’identification à la narratrice pourrait-on dire : sommes-nous en mesure de comprendre le sens de ces blattes? Ces questions sont laissées en suspend. D’une manière ou d’une autre, elles posent la question de la lecture littéraire et c’est en ce sens que le texte se montre intéressant. Il révèle, par les procédés de la métafiction, les forces et les faiblesses d’une lecture.



[1]

Wednesday, February 21, 2007

Document d'archives

Mon travail pour le cours de Chassay sur les robots en version originale; avec les fautes d'ortographe et tout. À lire jusqu'à la fin (surtout la fin).

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LA DIALECTIQUE DU CORPS ET DE L’ESPRIT :

LE CORPS DANS FRANKENSTEIN DE MARY SHELLEY





Robots et automates dans la littérature d’imagination

Jean-François Chassay

LIT 5420




Bastien Leboeuf

LEBB29098707




Université du Québec à Montréal

Le 18 février 2007










LA DIALECTIQUE DU CORPS ET DE L’ESPRIT :

LE CORPS DANS FRANKENSTEIN DE MARY SHELLEY

Shelley, en écrivant Frankenstein, ne s’attendait pas au succès que son roman devait rencontrer. Elle devait s’attendre à ce que son histoire de fantôme amuse quelques amis, quelques lecteurs, puis tombe dans l’oubli. Pourtant, de tous les romans gothiques il est un des seuls dont on se souvient aujourd’hui; et encore, se souvient-on surtout de l’image que lui en donne le cinéma américain. Aussi, comment se fait-il que ce soit cette figure qui nous trotte dans la tête et non pas celle de Shelley? Pourquoi est-ce cette figure qui marque l’imaginaire de générations d’adolescents? Il nous a semblé après écriture de ce [mémoire] qu’il s’agissait là d’une représentation profonde de la connaissance humaine. Elle oppose le corps et l’esprit dans l’exposition d’une dialectique de l’apprentissage; questionnant le lecteur à savoir s’il pouvait se fier à ses sens pour comprendre le monde. Et, si oui, pour comprendre comment il pouvait se le figurer. La figure du monstre de Frankenstein, donc, agit comme un mythe dans l’imaginaire par la représentation de la contradiction fondamentale qu’est le corps et l’esprit. Notons que cet exposé, une approche sémiotique du texte, se veut inspirée d’abord et avant tout des travaux de Durand sur l’imaginaire et qu’il n’a été aucunement question pour nous, au cour de la rédaction, de recourir aux études faites sur l’œuvre. Aussi, tout rapport entre notre travail et celui de Jean-Jacques Lecercle dans Frankenstein : Mythe et philosophie est fortuit.

Frankenstein se développe en plein XIXe siècle. Le siècle des lumière est révolue, le romantisme s’annonce; c’est une période de transition. Les sciences ne semblent plus répondre aux questionnements, la Révolution française joint à cette crise philosophique une crise politique; la crise culturelle est majeure. Les artistes se tournent vers l’imagination pour combler les failles du réel; ils considèrent que celle-ci peut servir d’évasion. Non seulement peut-elle servir à s’évader, elle sert aussi à guérir. Le mythe de Frankenstein est l’incarnation des tensions antithétique de son temps : il représente la contradiction fondamentale de la rationalité (les lumières) et de l’émotivité (le romantisme).

Le sujet est en crise, il n’arrive plus à se définir. D’une part, la collectivité s’effrite; d’autre part, les valeurs traditionnelles s’effondrent. Aussi cherche-t-il à se redéfinir. La science apparaît comme l’incarnation d’un certain type de réponse : l’homme est à la fois raison et passion. Ici, la raison est représentée par la froide logique qu’elle demande; la passion par son incarnation dans le monde. En ce sens, l’homme est à la fois corps et esprit. Frankenstein, à mi-chemin entre les deux, est un corps : il est le résultat d’un assemblage de tissus humain auquel on a donné vie. Il est aussi esprit : il pense, il est capable de réfléchir par lui-même, il est autonome. C’est sur cette contradiction que nous posons que se structure le roman : le personnage n’est pas tout à fait automate (par son corps), ni tout à fait humain (par son esprit). Il est à mi-chemin entre les deux; à mi-chemin, donc, entre la nature et la société. Voyons comment se développe cette dialectique.

Elle se représente d’abord dans le corps du personnage. Il est plus fort, plus rapide que les autre. Il n’est pas humain. Il peut résister au froid, à la faim, à la maladie; ses capacités « humaines » sont augmentées. Il représente un corps humain parfait, à la différence de quoi il est particulier, aussi bien dire qu’il n’est pas beau. Il est « étrange », « bizarre », « hideux »; un vrai « monstre ». Les gens sont pris d’horreur devant lui et il n’est accepté au sein d’aucun groupe. En ce sens, il représente l’homme de nature : l’homme extérieur à la société, qui naît de rien et n’est élevé par personne. Il est fondamentalement bon.

Sa bonté, toutefois, est corrompue par la société. Lorsque nous disions que ses facultés étaient sérieusement augmentées, nous n’excluions pas ses facultés mentales. En quelque temps il sera capable d’apprendre le langage humain, les codes de la langue, les codes sociaux, etc. Ironiquement, la littérature n’y est pas pour rien : c’est en lisant qu’il apprend le fonctionnement de la société humaine. En lisant Paradise Lost, Les Souffrances du jeune Werther, la poésie de Byron, etc. Cela ne fait qu’augmenter son amour de l’Homme. Il apprend par Plutarque les rudiments de la philosophie, s’initie donc à la philosophie et à la pensée logique, voir rationnelle. C’est donc en partie par la fiction, en partie par la réalité (que constituent ses observations), qu’il s’initie au monde et commence à le comprendre.

Toutefois, la littérature éloignée qu’elle est de la réalité ne le renseigne pas sur sa condition. Il est incapable de se définir, de se comprendre, de se concevoir dans le monde. Aussi, son rapport aux hommes restera-t-il discret. Toutefois, lorsque vient le contact, c’est le choc. Les hommes sont incapables de le considérer comme un des leurs; la famille s’enfuit devant lui, les gens sont effrayés, seul le vieillard aveugle réussit à lui parler. Son corps est donc ce qui le sépare de l’homme; ce par quoi il se différencie, non pas seulement par ses qualités améliorées mais aussi, et surtout, par sa laideur. Il est placé en marge de la société, constamment rejeté, sans pour autant devenir méchant. En ce sens, il est personnage conceptuel.

Mary Shelley décide de représenter le monstre de Frankenstein comme un être pensant. Ce faisant, elle va contre les conventions d’un certain rationalisme chrétien voulant que la laideur était punition de Dieu. En ce sens, elle n’a pas tord. Toutefois, continuons sur son originalité. Le monstre, non seulement est-il laid, il est aussi intelligent. Son intelligence est celle d’un génie, il [acquiert] tout sans qu’on aille à lui expliquer. Il est l’être parfait, l’homme de nature dont parle Rousseau. Seul son corps le démarque. En ce sens, il provoque sa réaction. Il le place en situation, le force à réagir et à se défendre. Il illustre l’homme de nature au contact de la société. En ce sens, il est personnage conceptuel où l’entendent Deleuze et Guattari : « Les personnages conceptuels […] opèrent les mouvements qui décrivent le plan d’immanence [du philosophe »[1]. Il représente l’idée de Rousseau, l’incarne et la place à l’intérieur d’un récit. Il est personnage philosophique; Homme de nature au sein d’une réalité fictionnelle dont on ne peut prouver la validité qu’en questionnant le texte.

Aussi, Frankenstein est-il un roman de la connaissance. Il pousse le lecteur à devoir se questionner sur le sens du corps en société. En effet, le corps est-il si important? Est-il le miroir de l’âme? Peut-on, à partir d’une image, juger de son sens? Ou encore, dans le domaine littéraire, peut-on juger du sens d’un mot? Il semble qu’il soit, le corps, l’image ou le mot, source de sens mais pas sens en soit. En ce sens, le corps de Frankenstein n’est pas le reflet de son âme. Son âme aurait le corps d’un homme bon, d’un homme beau. Seul le grand-père aveugle est capable de voir sa beauté intérieure. Aussi sympathise-t-il avec lui : « extrait ». La famille, cependant, n’est pas de cet avis. La mise en scène qui suit la rencontre du personnage avec le vieil homme juge de leur comportement de cette façon : la laideur entraîne le mal et le mal est dangereux pour l’Homme. Aussi le monstre, aussi bon peut-il être en son âme et en son cœur, est-il méchant aux yeux de la famille. Le fils va l’attaquer, les femmes vont s’évanouir; le monstre va devoir s’enfuir. Le lendemain, c’est la famille qui devait partir; laissant le lecteur seul à ses interrogations. En effet, qu’aura pensé le vieillard de ce qui venait de se produire? Aura-t-il réussit à convaincre sa famille du bien que leur portait cet étranger? Ou se sera-t-il laissé convaincre par le portrait de ceux qui pouvaient le voir? Le roman ne répond pas à ces questions. Shelley les a laissé ouverte, laissant au lecteur sagace le plaisir de se questionner et au lecteur sensible celui de sentir cette impression d’inquiétante étrangeté. En effet, où est le réel? Dans le monstre ou dans son esprit? Peut-il être bon malgré son apparente laideur? La question ne se pose pas que sur un seul plan d’immanence; elle se pose sur celui de l’apparence et sur celui de la sagesse. Sur celui du corps et celui de l’esprit. Elle les place l’un en face de l’autre, en affrontement, laissant le lecteur seul face à cette contradiction in law.

Le roman Frankenstein pose la question du rapport au corps et à l’esprit. Il les juxtapose créant ainsi une contradiction à laquelle seul le lecteur peut répondre. Le monstre est personnage mythique en ce sens où il l’expose; personnage conceptuel en ce sens où il développe le concept d’Homme de nature. Il pose, par le fait même, la question de l’homme en société. Il questionne le lecteur au sujet des sens, le laisse pantois face à cet être de chaire et de sang qui n’est pas humain. Il le provoque, suscitant ses instincts les plus profond, ancrés dans la culture humaine jusqu’à sembler une règle de l’âme; questionnant le chasseur-cueilleur en lui demandant si une créature plus forte que lui, plus dangereuse, donc plus laide; une créature faite de ses chaires pourries et d’une force vitale qui lui échappe et qui finira par le quitter; si cette créature, ce monstre, est un danger pour lui ou si, au contraire, il est un égal, voir un sauveur.

Il est notre avis que cet être n’est ni son égal ni son sauveur; il n’est que la représentation de ses angoisses, leur exposition et la source de leur questionnement. En ce sens, peut-être amène-t-il, chez le lecteur éclairé, la connaissance qui peut en faire son sauveur. Peut-être amènera-t-il le lecteur à la compréhension du phénomène; compréhension qui n’est pas sans repousser un peu de la peur qui nous saisit face à l’inquiétante étrangetés des mystères, des énigmes qui nous échappe.

Quoiqu’il en soit, le récit réussit-il, apparemment, à susciter la curiosité du public comme le prouve les rééditions maintes fois rééditées, les films maintes fois réadaptées, le scénario mainte fois transformé… Il semble prendre place dans son imaginaire, sous la figure d’un monstre hideux, dépouillé de toute contradiction philosophique; l’image, comme le pose Durand dans Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, semble plus apte à véhiculer une idée qu’un récit. En ce sens, peut-être le monstre de Frankenstein est-il plus près d’un questionnement sur les fondements même de l’âme humaine que sur ses constructions sophistiquées. Le monstre reste prisonnier de son corps, de son « monstrare », et échappe aux questionnement sur la science et sur le savoir. En ce sens, Monsieur Chassay, peut-être vous a-t-il échappé?

Bibliographie :

Mary SHELLEY, Frankenstein ou le Prométhée moderne. Traduction de Germain d’Hangest, éditions GF Flammarion, Paris, 1979. 380 p.

Gilbert DURAND, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire. Éditions Dunod, Paris, 1969. 530 p.

Gilles DELEUZE et Félix Guattari, Les personnages conceptuels (chapitre 3 ; p. 60-80),Qu’est-ce que la philosophie?. Éditions de Minuit, Paris, 1991.

Jean-François CHASSAY, Imaginer la science : le savant et le laboratoire dans la fiction contemporaine. Éditions Liber, Montréal, 2003. 242 p.



[1] Gilles DELEUZE et Félix Guattari, Les personnages conceptuels,Qu’est-ce que la philosophie?. Éditions de Minuit, Paris, 1991. P.62