Moi je le laisserais comme ça mais apparamment c'est peut-être pas au goût de tout le monde.
LA MÉTAPHORE DE LA LECTURE
UNE LECTURE LITTÉRAIRE DE « L’ORDRE DES INSECTES » DE WILLIAM GASS
Notre lecture de William Gass pose comme métaphore fondatrice que le texte littéraire se laisse saisir comme les blattes du texte. Cette théorie, exploitée aussi par Bertrand Gervais dans Rencontre du troisième genre, propose une mise en abîme de l’acte de lecture dans l’acte de critique. Pratique postmoderne pour certains; elle a l’avantage d’exposer les rouages du texte. Aussi, en l’approfondissant nous espérons mieux rendre le texte de Gass que les critiques habituelles (le texte s’inscrivant, de l’aveu même de l’auteur, dans la métafiction) et rendre le lecteur conscient des processus de lecture qu’il met à l’œuvre dans la lecture de ce texte. Au final, nous devrions être plus en mesure de comprendre les tenants et les aboutissants de « L’Ordre des insectes ».
Pour y arriver, nous explorerons le texte à travers trois aspects. D’abord celui des blattes, de ces objets dans ce qu’ils ont de particulier qui les rend littéraires, ensuite celui de la narratrice qui devrait, nous le supposons, agir comme une lectrice habituelle. Finalement, nous les mettrons en relation de manière à bien exposer comment se développe l’acte de lecture dans le texte de William Gass.
Notons que cette critique ne revendique en aucun cas la prétention scientifique des critiques structuralistes et que nous préférons, au contraire, une lecture littéraire personnelle donc lacunaire.
Penchons-nous donc d’abord sur la question des blattes. En effet, celles-ci apparaissent comme le centre du texte. Il convient donc de leur donner le principal de notre attention. Elles apparaissent, dès la première phrase, comme de « gros insectes noirs », « répugnants » (toujours dans la même page, quelques lignes plus loin) mais en même temps gracieux (quelques pages plus loin). Le portrait, donc, évolue. Il n’est pas stable; il se fonde sur une figure lacunaire, laquelle appelle les connaissances encyclopédiques du lecteur (concernant la blatta americanis probablement), qu’il transforme au grée des fluctuation du texte. La figure, donc, se défigure et se refigure tout dépendamment de la configuration que veut lui donner la narratrice. Elle est tantôt « hideuse », tantôt « délicate » (CIT CIT), mais toujours « comme teintée de cette corruption » (CIT) et, surtout, toujours « sublime ».
Elle n’apparaît figure que dans la mesure où la narratrice l’investi de sa subjectivité. En effet, elle pourrait très bien ne pas lui porter attention. La blatte pourrait n’être qu’un objet de décors, représentant la malpropreté des lieux « comme c’était le cas dans notre ancienne maison » (CIT). La jeune femme, cependant, semble y voir quelque chose de plus profond; quelque chose comme un ordre. Il s’agit là d’une illustration de l’effet auratique de la figure. En effet, elle les considère comme quelque chose de désirable; comme quelque chose dont on a envie. Elle « se réveille la nuit en y pensant » (CIT). Elles sont investies d’un mystère et d’une énigme et c’est en cela que le texte sera pertinent : en tentant de résoudre cette énigme.
La blatte, donc, aurait quelque chose de sublime. Posons que cette caractéristique vient d’abord de leur présence. En effet, elle a quelque chose de mystérieux. La narratrice ne sait pas exactement d’où elles viennent; « la maison était propre » (CIT). Elle suppose bien que « c’est la chatte qui les tue » (CIT) mais elle n’en est pas sûre; elle ne semble pas l’avoir vérifié. Au final, la narratrice écarte vite l’idée de démystifier leur présence. Après avoir défini le cadre de l’action dans le premier paragraphe, elle enchaîne en discutant de la beauté des blattes et éloigne, de ce fait, l’attention du lecteur de l’étrangeté de la présence de ces insectes en cette demeure. Elle ne lui donne que les informations nécessaires à la compréhension de cette situation. Elle porte ensuite son regard sur ce qui l’intéresse vraiment, visiblement, les blattes « dont les pattes sont si délicatement repliées sur elles-mêmes » (CIT).
Si le mystère ne vient pas de leur présence, donc, il doit bien venir de quelque part mais d’où? Nous en venons à la conclusion que le mystère réside à l’intérieur même des blattes. En effet, tout semble nous y mener : l’intérêt porté presque uniquement vers leur corps, les investigations de la narratrice à leur sujet, son obsession pour leur signification symbolique, etc. Après réflexions, et le texte de Bertrand Gervais ci-haut mentionné nous y a aidé (RÉF), nous remarquons le nécessaire affrontement de deux cultures à l’intérieur du texte. En effet, il y a, d’une part, la culture américaine représentée (qui agit comme le cadre à l’intérieur duquel l’action se produit) et, d’autre part, la culture égyptienne (qui agit comme le visiteur qui vient briser l’ordre).
La première est facilement repérable par le lecteur. En effet, il s’agit d’abord de savoir que le texte est écrit par un américain, dans un contexte de littérature américaine, avec des représentations américaines. Celles-ci, si elles ne sont pas reconnues a priori par le lecteur, seront vite devinées. L’écriture minimaliste, le personnage traditionnel (la jeune femme de bonne famille), les lieux habituels (le salon, la chambre à coucher), etc. Assumons que le bagage encyclopédique du lecteur lui permet, a priori, de reconnaître cet environnement.
La seconde, la culture égyptienne, est plus difficilement repérable. Toutefois, remarquons que, pour le lecteur attentif, elle l’est facilement. Remarquons aussi que la culture américaine a popularisé, au cour des dernières années, les mêmes éléments que nous soulignerons. Assumons donc que le lecteur a le bagage encyclopédique nécessaire au repérage de cette seconde culture. Les représentations dont nous parlons et qui nous importe ici sont d’abord celle des « cafards ». Connus dans la mythologie égyptienne pour leur liaison à la mort; ils seront associés, par la narratrice, aux momies (p.X). Cela dit, remarquons cet autre symbole, contradictoire (?) cette fois : la chatte. Le chat, symbole de résurrection, connu pour ses sept prétendues vies, tuera les blattes. Ainsi est représentée, sous la forme de ces deux symboles importants, la mythologie égyptienne. Notons que d’autres éléments seraient à surligner; les thèmes étant souvent, nous le savons tous, la manifestation d’un mouvement plus profond.
Au final, donc, la blatte se veut le lieu d’affrontement de deux cultures. Il y a, d’une part, la culture américaine; qui sert, nous l’avons dit, de cadre à l’action; et, d’autre part, la culture égyptienne qui la visite (dans son salon). Cette dernière servira d’incarnation aux deux forces antagonistes de la nouvelle. En effet, une part de l’américanité sera représentée par les symboles ci-haut nommés, c’est-à-dire, le cafard et la chatte. Le bagage encyclopédique du lecteur lui permettra de comprendre que ce premier est associé à la saleté. La narratrice prendra d’ailleurs la peine de le lui rappeler : « CIT ». La seconde, quant à elle, crée un effet moins saisissant. Il (le symbole) est plutôt associé au confort et à l’élégance. Au final, le mouvement contradictoire de ces deux être s’incarnera en ceci : « souvent notre chatte vomissait la nuit » (CIT). En effet, passé l’effet comique de l’image, la narratrice nous propose que la culture américaine avalerait, littéralement, les cultures étrangères. Ainsi, la culture égyptienne représenterait une altérité à régler.
Cet aspect est important. Il semble résider, dans la présence de ces cultures antagonistes, la contradiction nécessaire à toute forme de mythe. Il résiderait, en ce mythe, le mystère de la figure. Ainsi, en exposant le mouvement de cet affrontement, nous espérons exposer, du même coup, les éléments nécessaires à la compréhension de l’énigme que le cafard pose. Nous espérons, de cette façon, être capable de saisir les éléments qui créent le musement de la narratrice. Une fois cela fait, nous devrions aussi être capables de comprendre les enjeux anthropologiques du texte car, s’il représente un mythe, il est nécessairement anthropologique. Il sera alors plus aisé de comprendre les enseignements qu’il propose et de saisir toute la portée de l’insecte sur la lectrice qu’est la narratrice.
Le cafard, donc, serait sublime. Il serait le lieu de rencontre entre les cultures américaine et égyptienne. De la première, il reprendrait le goût pour la modernité et les valeurs qui lui sont rattachées. Le progrès, la propreté, la sanité; tout cela lui serait rattaché en ce qu’il représente leur contre-exemple : « comme corrompu dans son essence » (CIT). De l’Égypte, cependant, il reprend les notions de corps, d’immortalité et de beauté : « la grâce d’un ordre » (CIT). L’ordre, donc, dont on parle, résiderait ici dans les questions liées à la vie et à la mort. Plus précisément peut-être, aux questions liées à la propreté. En effet, s’il représente, dans la culture américaine, la décadence; l’Égypte ne lui donne pas du tout cette connotation négative. Elle préfère, justement, le connoté positivement en le rattachant au passage à l’au-delà. Les cultures s’affrontant sur la question du rapport du cafard à la mort; l’une pose qu’il est dangereux, l’autre qu’il est bénéfique. Il est, au final, l’incarnation de ce que pose être la narratrice : un « ordre » (CIT). Son musement serait donc contemplation devant la grâce de cet ordre. Elle y verrait l’infini, le reflet de sa condition.
Transportons nous maintenant du côté de la narratrice. Nous avons posé, comme métaphore fondatrice à notre lecture, que « L’Ordre des insectes » représentait l’acte de lecture. En ce sens, la blatte serait une figure. Nous l’avons exposé plus haut, elle semble apparaître, pour la première fois, sous la forme d’un insecte. Celui-ci, catégorisé dans l’ordre des cafards se particularise au fil de la lecture. La figure se défigure et se refigure; des détails apparaissent et la figure est investie d’un sens. Peu à peu elle semble devenir de plus en plus substantielle, la trace se fait plus précise en même temps que la figure-objet de pensée se fait de plus en plus investir par la subjectivité de la narratrice. Au final, c’est dans la figure-savoir que réside le mystère du cafard car, en effet, celui-ci semble difficile à saisir; et par la narratrice, et par le lecteur. Seule une lecture littéraire semble être capable d’en révéler la teneur et, si notre investigation a déjà été faite, celle de la narratrice reste à voir.
Elle est d’abord mise en contact avec la bête. Cette première rencontre se fait dans son salon quelques jours après qu’elle ait emménagé dans sa nouvelle maison « on a commencé à découvrir les cadavres » (CIT). À cette [première rencontre] correspond le début de la manipulation de l’objet. Celui-ci se fait image; celui-ci se fait texte. Pour reprendre Gilles Therrien dans (RÉF) : « l’image propose une sémiotique de la lecture » (CIT). Il faut donc supposer que la narratrice peut agir avec la blatte comme elle agirait avec le texte (de là notre métaphore fondatrice). Elle manipulerait donc l’objet, comme le montre ses multiples descriptions du corps de la blatte : « j’étais fascinée par ses détails » (CIT + RÉF). Elle explore ses parties visibles lesquelles se révèlent rapidement limitées. À la recherche de signes, donc, incapable d’une lecture en progression, elle optera pour la lecture en compréhension. C’est-à-dire qu’elle s’éloignera de l’objet pour explorer ce que d’autres en disent. Elle trouvera des correspondances entre son animal et « cette étrange blatte » d’un dictionnaire, la « blatta orientalis » (CIT + RÉF); observera certains rapports entre son insecte et celui des égyptiens (les mêmes que nous avons vus plus haut), etc. Au final, elle approfondira ses dictionnaires encyclopédiques dans le but de développer ses compétences de lectrice. La collection, quant à elle, servira à accumuler des expériences de « lecture ».
Notre lectrice, tout aussi assidue soit-elle dans ses recherches (« EXEMPLE » (CIT)), n’est cependant pas capable de comprendre le texte. Elle se heurte à la profonde altérité que représente les blattes. Celles-ci n’appartiennent en effet pas à la même réalité que la narratrice; entendons par là qu’elles ne sont pas dans cet « autre monde » (CIT) dont elle parle mais plutôt qu’elles sont dans un monde différent; qu’elles appartiennent à un autre ordre. Pour être plus clair, disons seulement qu’elles semblent communiquer selon un langage différent. En effet, la narratrice n’arrive pas à communiquer avec la blatte. Cette idée, tout aussi superflue semble-t-elle à exposer nous semble cependant révélatrice d’une problématique profonde de la nouvelle : celle de la profonde incommunicabilité des acteurs du récit. Non seulement la blatte est-elle morte, la narratrice cherche à l’interpréter. La jeune femme cherche à donner un sens à ce qui n’est au fond qu’un objet du monde. En ce sens, il n’est pas plus révélateur qu’un autre. Cependant, sa profonde altérité semble exercer une fascination sur la narratrice. L’aura de la blatte l’amène à se heurter aux limites de sa compréhension et la pousse à devoir surpasser ses habitudes de « lectrice » dans le but d’interpréter le « texte » devant lequel elle est placée. Ses « recherches » (CIT) vont en ce sens.
L’interprétation dont nous parlons semble se manifester dans le texte par l’écriture du texte. En effet, en cela la protagoniste semble devoir ordonner ses pensées. L’information qu’elle détient et qu’elle trouve se voit mise en forme par la narration d’un récit. La nouvelle, en ce sens, est la mise en représentation d’un acte d’interprétation. Seulement celui-ci se voit traduit sous la forme d’une fiction plutôt que d’un essai. En cela il semble plus intéressant car il traduit une expérience réelle et vivante du texte en opposition à une expérience qui se voudrait artificielle, produite, par exemple, dans le cadre d’un cours… Mais nous nous éloignons de notre propos. Le texte n’est qu’une fiction et la narratrice n’existe pas. Elle n’est que la représentation d’une attitude possible face à l’altérité. Son récit est la mise en représentation d’une idée générale mise en forme par William Gass selon un ordre inconnu. Seulement, nous tenions à faire remarquer à notre lecteur que l’attitude de la narratrice était semblable à celle de l’auteur sans être tout à fait la même. Elle est le produit d’un musement et ce n’est qu’en ce sens qu’on peut la saisir.
L’évolution de l’état de la narratrice suit, et de près, l’état de son interprétation du métarécit qu’est la blatte. En effet, plus le contact se prolonge, plus la jeune femme semble absorbée par sa contemplation du « texte ». Au départ elle ne le présente que comme une curiosité naturelle (« blablabla ») de laquelle elle se dit « un peu dégoûtée » (CIT). Puis, elle se l’approprie peu à peu. Au deuxième paragraphe elle parle de ces pattes « délicatement recourbée » (CIT) et elle se montre charmée, puis fascinée (« j’ai le sentiment que si… » (CIT)), etc. Après s’être questionnée, s’être faite absorbée et après avoir été transformée; elle semble être plongée dans un état catatonique final qui fera dire à certains « L’Or… fini là où Kafka commence » (CIT). À travers ces transformations, on découvre une narratrice tantôt lucide (quand elle décrit les insectes, exemple : « EX »), tantôt réflexive (quand elle réfléchis à leur organisation), tantôt rêveuse (quand elle [pense à l’égypte] (CIT?)). Elle agit comme une lectrice qui voudrait organiser son musement. Elle se perd dans la contemplation des figures « CIT »; voulant rendre ses pensées intelligibles elle devient interprète, elle produit l’acte d’écrire qui compose le récit que nous lisons et elle devient scribe.
Pour y arriver, elle fera les démarches dont nous avons parlé plus tôt. C’est-à-dire que, dans un premier temps, elle approfondira ses connaissances de « l’œuvre » en manipulant l’objet. C’est-à-dire qu’elle observera le corps des blattes (ce dont nous rend compte ses observations), s’intéressant, ce faisant, à plusieurs aspects de leur corps. Elle parlera non seulement de leur morphologie générale mais aussi de traits particuliers ce qui contribue à renforcer l’image que se fait le lecteur de l’insecte. Pensons seulement à la description des blattes-nymphes et des blattes-(X) (RÉF) qui propose deux configurations différentes d’un même objet. Ce dernier se verra décrit sous une forme et sous l’autre. C’est dans le même ordre d’idées que la jeune femme ira voir du côté des manuels scientifiques ce qui particularise cette blatte. Elle mentionne notamment ce « petit dictionnaire français » (CIT) lequel propose une description bien peu précise de l’animal : (CIT). La narratrice ne s’en contentera pas et nous SUPPOSONS QU’ELLE APPROFONDIRA SES RECHERCHES disant : « CIT » « CIT ». La mise en forme de son récit, comme nous l’avons dit plus tôt, servira lui aussi à approfondir sa connaissance de l’insecte. En effet, c’est de cette façon qu’elle activera son savoir. Ce n’est qu’à partir de ce point que l’objet-blatte peut devenir un symbole. La profonde altérité qu’elle y découvre, cependant, n’arrivera pas à l’interpréter efficacement, bien au contraire. Son quotidien comme texte premier à interpréter par ce texte second qu’est l’insecte demandera l’aide d’un troisième texte; lequel n’arrive visiblement pas à être efficace : « je n’arrivais pas à comprendre ». En ce sens, la lectrice se heurte aux contraintes du texte et elle est incapable de l’interpréter.
Toutefois, elle est incapable d’arrêter sa lecture non plus. En effet, les blattes reviennent chaque soir; chaque soir elle en retrouve mortes sur le tapis de son salon. Elle est placée constamment en présence du texte. Aussi, les insectes sont-ils toujours là pour témoigner de leur altérité. Ils représentent une différence par rapport à laquelle elle devrait être en mesure de comprendre son quotidien. En ce sens, elles semblent proposer une illumination sur le sens de l’existence. (Nous supposons que cette question implique les notions de vie, de mort et d’ordre.) Les insectes placent en effet en opposition la familiarité de son américanité et l’exotisme de la culture égyptienne. C’est certainement là la raison pour laquelle elle dira : « CIT ». Son sens réside dans l’ordre du monde qu’elle questionne. C’est ce qu’elle fait en plaçant la narratrice face à sa condition : « je ne suis qu’une femme qui s’inquiète pour son foyer » (CIT). Questionnement sans réponse, donc, le musement de la narratrice la plonge dans un état catatonique. Elle devient elle-même texte. En ce sens, la blatte est l’objet auratique par excellence : il fascine et il est insaisissable.
On en vient donc à la conclusion que, si la blatte représente l’objet littéraire, la narratrice représente la lectrice. Celle-ci serait d’abord mise en contact avec l’insecte via l’interface de son salon; elle manipulerait peu à peu l’objet et se familiariserait avec les modalités qu’il impose. Toutefois, elle réalise que celles-ci sont trop contraignante. Aussi, elle se heurte aux limites de sa compréhension. Elle commencera donc à faire des recherches approfondissant, de ce fait, son rapport au corps de l’objet et ses connaissances reliées à l’étymologie. Elle interrompra donc son musement pour développer ses capacités d’interprétante pour finalement les ordonner en devenant scribe. Le récit se veut alors la mise en fiction d’une lecture littéraire; laquelle ne peut s’interrompre vu l’absolue complexité de son objet.
« L’Ordre des insectes » en ce sens, devient la représentation d’une lecture littéraire. Le contexte est donné dès le début par cette première phrase : « CIT ». Nous sommes en pleine américanité; dans un contexte d’extensivité culturelle. À celle-ci s’imposera la nécessité d’une lecture intensive car la première phrase ne peut être saisie par la logique du commun : « mes pieds » (CIT) est une « syncope cognitive » (Bertrand Gervais); le lecteur est incapable d’organiser les éléments contenus dans ce syntagme selon un ordre logique. Il devra alors soit arrêter sa lecture, soit feindre d’avoir compris et la continuer, soit chercher à en relever le sens. S’il opte pour cette seconde option et qu’il continue sa lecture, victime d’une illusion cognitive, il découvrira, après une lecture littéraire comme la nôtre, qu’il s’agit ici d’une mise en abîme des problèmes qui affectent généralement le texte. En effet, « L’Ordre des insectes » est ce pied avalé par les chaussures (CIT) en ce sens où la lectrice et le lecteur sont eux-mêmes absorbés dans une entité irréelle qu’est le texte. Il illustre donc, dès la première ligne, les modalités de sa compréhension. C’est-à-dire qu’il pose que le lecteur doit, pour comprendre, chercher un sens au-dessus des mots (ou « au-dessus de la carapace » (CIT) pour reprendre la narratrice).
Ce sens, nous le trouvons dans la représentation de la lecture. En effet, il semble qu’il s’agit là du sujet principal du texte. Comme nous nous sommes attardés à le montrer tout au long de ce travail, la relation entre la blatte et la narratrice correspond à la relation qui unit le lecteur et le texte. Il pose que la manipulation d’un objet littéraire peut créer le musement et que, pour le rendre vivant, il doit être interprété. Aussi, il pose (et il s’agit là de considérations autrement plus métaphysiques) que le rapport au monde est sans fin. C’est-à-dire que « l’ordre » des insectes que nous sommes ne peut être saisi dans son intégralité. Aussi, de s’y confronter comme le fait la narratrice ne peut que nous plonger dans des rêveries insensées. De cette façon, il pose que le texte peut transformer la réalité Que ce soit en transmettant des connaissances, comme c’est le cas, par exemple, dans la formation d’une lecture littéraire; ou que ce soit en plongeant son lecteur dans un musement (comme c’est le cas avec la narratrice).
« L’Ordre des insectes » est donc mise en abîme. Mise en abîme du texte dans le texte; de la lecture dans la lecture. Une lecture littéraire telle que celle que nous sommes en train de faire montre qu’il faut redéfinir ses habitudes de lecture pour le comprendre. Le texte, avec la métaphore fondatrice que nous lui donnons, ne se comprend qu’en ce qu’il est métafiction. La blatte est une figure du texte et la narratrice une figure de la lectrice. Les deux sont mis en relation dans une action révélatrice des stratégies de lecture mises en œuvre par le lecteur au moment même où il prend conscience des mots qu’il lit. Il expose le danger de toute lecture soit de se perdre dans les mots du texte et de ne plus être capable de les saisir. En ce sens, la blatte est particulièrement évocatrice. Elle est dégoûtante, elle n’attire pas, a priori, la sympathie du lecteur. Elle montre les dangers qu’elle représente. La narratrice, au contraire, représente un lecteur modèle, c’est-à-dire un lecteur que tout le monde pourrait être. Elle semble dénuée de tout caractère particulier; incapable d’affirmer sa personnalité face à l’insecte; elle est « vide de tout sens » (CIT). Ses talents de lectrices sont à faire et, ce faisant, elle attire notre attention sur les nôtres. En effet, sommes-nous capables de comprendre le texte? Ou encore, dans un processus d’identification à la narratrice pourrait-on dire : sommes-nous en mesure de comprendre le sens de ces blattes? Ces questions sont laissées en suspend. D’une manière ou d’une autre, elles posent la question de la lecture littéraire et c’est en ce sens que le texte se montre intéressant. Il révèle, par les procédés de la métafiction, les forces et les faiblesses d’une lecture.